Macron, le magicien de la Françafrique
Article mis en ligne le 18 mai 2021

par Collectif
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Indéniablement, Macron déploie de gros efforts pour ripoliner la politique de la France en Afrique, et surtout son image fortement dégradée. Rapport Stora pour tenter de « pacifier » le contentieux avec le peuple algérien, rapport Duclert pour tenter de limiter la complicité de l’Etat français dans le génocide des Tutsis du Rwanda à quelques errements et « aveuglements » de Mitterrand et de son entourage immédiat, restitution de quelques œuvres d’art symboliques aux Etats d’Afrique de l’Ouest ; proclamation de la volonté d’un « New Deal » pour aider les économies africaines face à la Covid et à la pauvreté avec un sommet le 17 et 18 mai à Paris, et sommet Afrique-France en grande pompe du 8 au 10 juillet à Montpellier, tourné vers la « société civile ».

Cela, c’est le côté lumière. Mais le côté ombre demeure bien en place ! Les « bavures » de l’opération militaire Barkhane au Sahel, dont les rapports internationaux ne permettent plus de masquer les dégâts - comme le bombardement meurtrier de civils dans le village malien de Bounti[1] ; les exactions des alliés de l’armée françaises sur le terrain ; le soutien constant aux autocrates qui se font réélire via des simulacres d’élections, Faure Gnassingbé au Togo, Denis Sassou-Ngesso au Congo, Patrice Talon au Bénin, Idriss Déby au Tchad… Après la mort de ce dernier dans des combats contre ses opposants en avril, Macron est allé soutenir ouvertement la junte qui a pris le pouvoir autour du fils du dictateur[2] et qui a immédiatement réprimé dans le sang les manifestations de protestation, fussent-elles pacifiques.

Il y a l’écrasant appareil économique de la Françafrique : les relations de pouvoir et de corruption entrecroisant diplomatie et multinationales françaises : Bolloré, Total, Areva, Sucden, Touton, Orange, Carrefour, Bouygues… La France de Macron continue d’asservir les économies africaines, de les enchaîner au « système-dette » qui impose des conditions draconiennes de remboursements : austérité budgétaire qui détruit les services publics d’éducation, de santé, de contrôle des conditions d’emploi, etc. Accords de « libre-échange » imposés qui détruisent les systèmes de production locaux pour les tourner vers des exportations aux revenus incertains et non durables écologiquement ; privatisations imposées des équipements et entreprises publiques.

Et enfin, il y a la catastrophe humaine de la consolidation de « l’Europe-forteresse » face aux migrations entraînées par les guerres, la répression, les désastres écologiques, la misère et les inégalités sociales en expansion. La militarisation du contrôle des frontières sud de l’Europe autour du système Frontex envoie des dizaines de milliers d’Africains à la mort par noyade en Méditerranée, en toute conscience. A cela s’ajoute la collaboration française et européenne pour l’édification de camps de rétention dans les pays « tampons » auteurs de multiples exactions, une partie de cette « aide au contrôle des migrations » étant même cyniquement comptabilisée dans « l’aide au développement » !

Les problèmes pour Macron, c’est d’une part que tout cela finit par se voir, et d’autre part que la concurrence d’autres pays impérialistes, comme la Chine, affaiblit la présence française en Afrique. Mais c’est surtout que les peuples contestent cette domination, dénoncent les régimes qui la cautionnent : de plus en plus, s’élèvent des voix pour dire « la France dehors » et pour exiger le retrait des troupes françaises. C’est particulièrement vrai au Mali.

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’offensive de charme actuelle de Macron. La convocation d’un « sommet pour le financement des économies africaines » le 17 et 18 mai à Paris, avec de nombreux chefs d’Etat du continent, vise à afficher un leadership macronien sur l’aide à des économies et des sociétés. Mais le but officiel, réduire visiblement l’endettement des pays concernés, est un leurre. Il consiste à détourner les appels à de vraies annulations de larges pans de la dette publique, portés depuis les organisations et associations non gouvernementales, jusqu’aux chefs d’État du continent, vers ce qui s’apparente plus à des restructurations partielles et conditionnées. Au final, le remboursement de la dette continuera à assécher les finances publiques de ces pays et de représenter beaucoup plus que leurs dépenses de santé !

Par ailleurs, l’opération vise à remettre au centre du jeu financier le cartel de pays riches du « Club de Paris », pour contrer la montée en puissance de la Chine qui n’en fait pas partie, mais qui, hébergé à Bercy, donne le beau rôle à la France (masqué quand il faut, dans la lumière quand c’est utile).[3]

Quant au 28ème sommet France-Afrique (rebaptisé « Afrique-France » depuis quelques années pour fuir un terme devenu péjoratif grâce à l’action militante anti-impérialiste), déplacé de Bordeaux à Montpellier et programmé les 8, 9 et 10 juillet, il prétend au contraire donner la parole à la « société civile » qui accepte de « coopérer » : entrepreneurs de bonne volonté, élus locaux, intellectuels, milieux associatifs… sous le patronage d’un président bienveillant. Il s’agit d’une opération de communication de grande ampleur, dont le but est d’améliorer l’image de l’impérialisme français en reportant largement sur les Africains la responsabilité de leurs difficultés actuelles, comme Macron l’avait fait lors de sa tournée africaine de 2017.

C’est pourquoi nous rejoignons toutes les associations, syndicats et forces politiques qui remettent en cause la logique d’ensemble de ce sommet, qui réclament pour une bonne partie d‘entre elles son annulation[4], et organiseront un contre-sommet multifacettes à Montpellier en octobre, cet évènement présidentiel étant en voie de report pour « raisons sanitaires » !

[1] Voir Mécanique du déni - Survie

[2] Voir Emmanuel Macron aux funérailles d’Idriss Déby Itno : les dictateurs passent, la Françafrique reste ! - Survie

[3] Voir Un an après ses fausses déclarations, Emmanuel Macron se paye une nouvelle fois la tête des africain-es avec son appel à un New Deal (cadtm.org)

[4] Voir Sommet France-Afrique à Montpellier ? C’est non ! | Le Club de Mediapart

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