Bonaparte a-t-il inventé DAECH ? - Jacques BIDET
Article mis en ligne le 5 avril 2016

par Webmaster
Imprimer logo imprimer

Bonaparte a-t-il inventé DAECH ?

1799. Bonaparte, qui avait abordé l’Egypte avec ses soldats, ses savants et ses arpenteurs, et s’en était rendu maître, se trouve un nouveau grand projet en terre de Syrie : libérer la nation arabe du joug des Ottomans. Sur la route, une ville résiste, Jaffa. Après la reddition de la garnison, la ville est mise à sac durant deux jours, corps et biens à la merci des vainqueurs. Les prisonniers, auxquels on avait promis la vie sauve, seront exterminés, fusillés ou, mieux, décapités. Bonaparte, qui connaissait l’art de la guerre, transportait avec lui un trancheur, engagé en Egypte. Quant à l’étudiant syrien qui avait poignardé Kléber, il sera empalé après avoir eu la main brûlée. De tout cela, l’histoire retiendra l’image du petit général visitant les pestiférés de Jaffa, d’après une peinture de Gros, 1804, qu’on peut admirer au musée du Louvre.
Napoléon portera à son terme tragique le vieux rêve d’une France impériale, rivale de l’Angleterre pour la place de centre d’un système-monde. Il partira à la conquête de la Russie avec la plus grande force armée jamais rassemblée au cours de l’histoire, puis récidivera pour le contrôle de l’Allemagne. Mais c’en était fini. Aux historiens de faire le compte des morts de tous les camps. Notons seulement que tout cela se passait avant que ne se développe en France un pouvoir capitaliste. Bien avant que ne s’affirme la loi de l’appropriation privée des moyens de production, l’autre grand processus caractéristique de la modernité, l’appropriation organisée des territoires par des communautés selon un axe Centres-Périphéries avait commencé à remodeler le monde. Avec son fanatisme identitaire de langue, de race et de frontière. En attendant que ces deux modes de domination se conjuguent plus étroitement et se redoublent l’un par l’autre.
Cette vocation impériale au coeur de l’Europe apparaît en effet bien des siècles plus tôt, d’emblée pointée sur la Syrie-Palestine, un point de clivage géopolitique, réel et symbolique, qui s’inscrira dans la longue durée. Un proto-impérialisme est contemporain de l’émergence proto-moderne des Etats-cités d’Italie où s’inventent nos institutions républicaines au sein d’un monde encore féodal. Les croisés qui partent à l’assaut de la Terre Sainte emportent avec eux un magnifique poème guerrier en décasyllabes au rythme de rap, fondateur de notre littérature nationale, La Chanson de Roland. Il faut l’entendre, lue par Podalydès, sur la belle traduction de Frédéric Boyer (Rappeler Roland, Paris, 2013). On y chante Olivier et Roland, ancêtres sublimes, guidant la coalition rassemblée par Charlemagne contre l’Islam andalou. Déjà. On y rappelle que Sarrasins adorent trois dieux Mahomet, Tervagan et Apollin (vers 2696-97). A mettre en face du Dieu unique et prodigieux des chrétiens, valeur universelle.
La grande épopée de l’impérialisme moderne sera La Jérusalem délivrée, Le Tasse, 1581, joyau des lettres européennes. Elle fait retour sur les Croisades. A nouveau, Palestine et Syrie. Mais ce sont là des noms pour les Indes et les Amériques. Deux siècles durant, ces strophes charmeuses et belliqueuses enflammeront le coeur des capitaines à la conquête du monde. On y voit d’emblée, au Chant I, Godefroi de Bouillon dresser dans la vaste plaine le tableau vivant de ses alliés rassem­blés : mes Français, “troupes d’élites”, mes Allemands, “à la blonde chevelure”, mes Anglais, Toscans, Lombards, Helvètes, Bourguignons, Réthiens et Suéviens, Suisses, Florentins, beaucoup d’autres, et jusqu’à quelques Grecs, peu sûrs, il est vrai, oscillant entre deux mondes … Un remake de l’Illiade, assurément, qui nous rapporte à la plus grande histoire. Car ainsi déjà Achille comptant les siens : mes Achéens, mes Athéniens, mes Lacédémoniens, mes Boétiens, Arcadiens, Phocéens, et vous, gens de Salamine, de Corhinte, de Mycène et d’ailleurs, “innombrable multitude” (Chant II). Mais on pense surtout aux Bush, père et fils, 1991 et 2003 en Irak, débordant sur la Syrie, à leur incessant discours médiatique. Voyez ma grande coalition : mes australiens, mes canadiens, mes bulgares, mes roumains, mes géorgiens, mes turcs, mes islandais, mes colombiens, mes éthiopiens… patience, car il faut y compter 34 nations, jusqu’aux insulaires de Tonga, grands rugbymen et rudes soldats…
La coalition d’aujourd’hui, autour des USA, fait plus modeste figure, moins bariolée, plus grimaçante. Oyez et voyez : mes saoudiens, mes qatariens, mes bons anglais, qui sont ici chez eux, mes braves français avec leurs raffales, sur une terre dont ils furent naguère les “protecteurs”. De l’autre côté, Poutine avec ses alaouites et ses iraniens. Il faudra sans doute encore longtemps de guerre pour qu’ils récupèrent tout le territoire, signalant la lente décadence d’un système-monde sous hégémonie américaine. Aucune issue ne peut nous réjouir. Tout porte à penser que la paix qui se profile au loin aura elle-même un goût de cendre et un charme de chape de plomb. A l’instant T, il faut sans doute chercher la moins mauvaise solution ; mais aussi prendre du recul pour ne pas réenclencher. Autour du champ de bataille, veille non seulement la structure de classe capitaliste, dont le ressort est l’exploitation des hommes et le pillage de la nature, mais aussi un système-monde impérial, dont la loi naturelle est la guerre. Il semblerait pourtant que l’humanité, aujourd’hui rassemblée et connectée de part en part, soit capable d’un autre avenir.

Jacques Bidet
27 février 2016

Téléchargements Fichier à télécharger :
  • jacques_bidet_bonaparte_et_daech.pdf
  • 53.6 ko / PDF
Forum
Répondre à cet article


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.84.16