Compte rendu du Meeting de solidarité pour l’indépendance de la Kanaky

Compte rendu du Meeting pour la Kanaky, Mercredi 19 septembre 2018.

Article mis en ligne le 29 août 2018
dernière modification le 9 novembre 2018

par Collectif
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Voir les vidéos du Meeting sur Viméo
(les vidéos sont en train d’être mises en ligne et ne sont pas encore toutes disponibles).
Pour l’instant, vous pouvez voir :
Michele Decaster, de l’AFASPA 95 : https://vimeo.com/299740045

Le meeting du 19 septembre 2018
SOUTENONS LE DROIT A L’INDEPENDANCE DE LA KANAKY,
CONTRE LE COLONIALISME ET LE RACISME

Le 4 novembre 2018, conformément aux accords de Nouméa, la France organise en Nouvelle-Calédonie un référendum qui posera la question suivante :« Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? »
La question parait simple au premier abord : oui ou non à l’indépendance.
Pourtant, la réponse l’est beaucoup moins, car elle renvoie à une autre question, plus précise : souveraineté de qui, de quel peuple ? Indépendance pour quelle nation ?
A cela, l’Etat colonial français, tenace s’il en est, répond : souveraineté pour le « peuple calédonien », composé certes de la population première, les Kanak, mais aussi des Français et des Européens implantés il y a un siècle et demi, les bagnards et les premiers colons, mais aussi les « métros » qui, dans les dernières décennies, séjournent sur les îles. Au sein de cette « population calédonienne », les Kanak sont minoritaires, parce que, depuis l’invasion de 1853, l’Etat français en a décidé ainsi. Alors cet Etat colonial peut bien reconnaître qu’il y eut autrefois un peuple colonisé, il peut bien reconnaître la culture et les coutumes kanak, mais il ne reconnaîtra l’identité kanak qu’à la condition qu’elle se dissolve immédiatement dans un ensemble plus large, « le peuple calédonien » et son « destin commun » où toute trace de colonialisme aurait disparu. En ce sens, le referendum du 4 novembre n’est pas celui de l’autodétermination du peuple kanak, et la question de la sincérité des listes électorales où les Kanak sont marginalisés renvoie à la question de la survie même du peuple kanak.
La délégation kanak qui a tenu la tribune au meeting organisé le 19 septembre à Paris à l’initiative de notre collectif a pu longuement expliquer l’importance de la question de l’identité kanak : sa reconnaissance n’est pas un vain mot, elle passe concrètement par la destruction du système colonial français qui minorise la population kanak, la rejette aux marges de la société, fait obstacle à ses droits dans tous les domaines, travail, éducation, logement, etc.
Voici ci-après un bref compte-rendu du meeting du 19 septembre, dont l’intégralité est disponible en vidéo sur le site du collectif NGNEG.

« Vive Kanaky libre et indépendante », ce mot d’ordre a résonné mercredi 19 septembre dans la bourse du travail de Paris, lors d’une soirée marquée par l’anticolonialisme et l’internationalisme. Le nombreux public de la salle Ambroise Croizat a suivi avec attention, et parfois avec ferveur, les analyses des indépendantistes kanak et des anticolonialistes de France.

La question de l’identité kanak

La Nouvelle-Calédonie subit depuis 1853 une des pires formes de colonialisme : comme l’Australie et les Etats-Unis, elle est une colonie de peuplement, dont le projet consubstantiel est la disparition du peuple colonisé, a rappelé Saïd Bouamama (du FUIQP). Détruire le peuple autochtone, ou le rendre minoritaire sur sa propre terre, voilà à quoi s’emploie l’Etat colonial français, dont un représentant déclarait vouloir « planter du Blanc » sur les îles.
Dans cette configuration, la question de l’identité kanak est au sens propre vitale, c’est une question de survie pour le peuple kanak.
« Cette idée de l’identité kanak nous donne la force de survivre à toutes les tentatives d’assimilation, de disparition de la culture kanak », a affirmé André Forest. Aujourd’hui, poursuit-il, l’Etat colonial et ses relais dans le pays tentent de dissoudre notre identité dans ce qu’ils appellent « le peuple calédonien ». « Nous combattons cette idée qui impose que le peuple kanak ne serait plus un peuple, mais une “communauté” comme les autres. La question coloniale alors n’est plus d’actualité ».
Pour autant, la revendication de l’identité n’est pas une revendication d’exclusion, elle est avant tout une revendication de dignité, un concept ouvert au monde, aux autres peuples comme le disait Tjibaou
André Forest l’a affirmé avec force : le peuple kanak a fait la preuve depuis des centaines d’années qu’il est un peuple ouvert aux autres, un peuple hospitalier, demain la Kanaky indépendante œuvrera pour la fraternité, la solidarité, l’amitié entre les peuples.

Le referendum du 4 novembre

La question de l’identité est également au cœur de ce referendum, elle est cruciale, et c’est ce qui a amené l’USTKE et le PT (Parti travailliste) à prôner la non-participation au vote du 4 novembre. Car sur les listes électorales aussi, comme dans l’ensemble de la société, le peuple kanak est minorisé et marginalisé.
Rock Haocas explique que le peuple kanak a accepté d’ouvrir à plusieurs reprises les listes électorales : en 1983, en intégrant les personnes arrivées pendant l’époque coloniale (les bagnards, les colons libres, les gens du Pacifique..).
Les listes ont ensuite été ouvertes deux autres fois, en 1988 et en 1998 à la suite des accords de Matignon puis de Nouméa. Puis encore en 2015 et 2017.
Or, aux élections locales de 2009, il a été constaté que les listes électorales n’étaient pas sincères : de nombreux kanak manquaient, tandis qu’y figuraient des personnes ne remplissant pas les conditions d’inscription. Si bien qu’aujourd’hui, alors que 90 000 kanak seraient (estimation) en âge de voter, ils ne sont que 80 000 à figurer dans un corps électoral de 175 000 personnes, donc minoritaires. Par ailleurs, on estime à 10 000 le nombre des personnes indûment inscrites.
Aux yeux de l’USTKE et du PT, le jeu est donc faussé. « Le fait d’y aller, souligne Rock Haocas, revient à cautionner le NON à l’indépendance, à lui donner une légitimité, à cautionner une politique qui veut minoriser le peuple kanak et l‘exclure du système social ».
Pour nos camarades, accepter ce jeu truqué, c’est aussi entrer dans le jeu de la dissolution du peuple kanak dans le « peuple calédonien », et reconnaître qu’il y aurait un destin commun entre toutes les composantes de la population des îles, comme s’il y avait une égalité de situation entre elles.

Le refus du rééquilibrage

Cette notion de « destin commun » ainsi conçue revient en fait à refuser la politique du « rééquilibrage », une revendication qui entend donner aux kanak des droits qui leur sont refusés par le système colonial qui perdure.
Or les camarades kanak ont dressé un bilan sans appel de ces « années de transition » qui ont suivi les accords de Matignon de 1988, au cours desquelles les inégalités se sont aggravées au détriment des kanak, de la jeunesse en particulier qui pâtit d’une situation déplorable.
Avec beaucoup d’émotion, André Forest a indiqué que « la jeunesse au pays est en complète déshérence, elle est malmenée », et c’est avec une émotion encore plus grande qu’il a témoigné de la situation réservée à la jeunesse dans la sinistre prison du Camp Est, où les jeunes kanak sont envoyés en masse plutôt que d’aller sur les bancs de l’école ou de l’université.
Virginie Duval (de Survie) rappelait dans son intervention que les kanak composaient plus de 90 % de la population carcérale ; les peines de prisons s’accompagnant souvent de déchéances des droits civiques – une autre manière d’alléger les listes électorales (pratique courante aux Etats-Unis avec les Africains-Américains).
Les inégalités sont considérables en matière d’accès à la formation et à l’emploi qualifié.
Selon André Forest, « des compétences peuvent être transférées, mais pour les mettre en œuvre les personnes viennent de France prendre les places en Nouvelle-Calédonie. On ne trouve pas de Kanak haut placés pour diriger les services dans lesquels les compétences sont transférées. »
3% des Kanak possèdent un diplôme de l’enseignement supérieur, contre 25% pour les autres communautés.
Au rééquilibrage, les autorités françaises opposent la « calédonisation des emplois », comme s’il n’y avait plus aucun rattrapage à faire, comme si les Kanak occupaient les mêmes emplois que les autres composantes de la société calédonienne.

Le nouveau visage du colonialisme

Ainsi, selon Rock Haocas, « la colonisation a changé de visage, elle a pris une forme beaucoup plus vicieuse depuis les accords (de Matignon) ».
L’Etat colonial français cherche à apparaître comme neutre, désengagé, au-dessus de la mêlée, prétendant que c’est sur place aux loyalistes et aux indépendantistes de trouver la solution.
Or André Forest a souligné avec vigueur que c’est l’Etat français qui en même temps que son drapeau a planté sa griffe sur l’île de la Grande Terre le 24 septembre 1853, c’est lui qui ensuite a peuplé le pays en voulant détruire les kanak, c’est lui qui continue à marginaliser le peuple kanak aujourd’hui.
Virginie Duval a montré toute l’hypocrisie de cet Etat prétendument neutre, qui ne cesse en fait d’intervenir pour maintenir la structure coloniale et entraver le développement du peuple kanak Un exemple parmi d’autres : les terres sous « statut coutumier » s’étendent aujourd’hui sur 27% du territoire, mais avec la propriété d’êtres inaliénables, incommutables, incessibles et imprescriptibles. De ce fait, elles ne peuvent servir de garantie bancaire…
Par ailleurs, rappelle-t-elle, 1500 militaires français sont en permanence sur l’île , qui reçoivent des renforts si besoin est comme cela s’est passé lors des affrontements des années 80 où une véritable guerre a été déclarée contre les militants indépendantistes. Sur 700 militaires du Régiment d’infanterie de marine pacifique, 30 seulement sont recrutés localement.
Ces « forces armées en Nouvelle-Calédonie » (FANC) contribuent, avec celles du Pacifique, à préserver les énormes intérêts de la France dans la région, mais aussi à jouer un rôle actif dans ce que Macron a nommé le « nouvel axe indo-pacifique » lors de sa dernière visite à Nouméa.

Intérêts économiques et géostratégiques


Tout cela indique que la France ne lâchera pas facilement la Nouvelle-Calédonie, comme tous les orateurs l’ont souligné. L’ampleur des ressources que la France coloniale retire des îles souligne une fois de plus l’hypocrisie de la prétendue « neutralité » de l’Etat français.
9% de la production mondiale de nickel est réalisé sur l’ïle, qui contient 25% des réserves mondiales. La France détient la deuxième zone économique exclusive (maritime) du monde, pour moitié grâce à la Polynésie et à la Nouvelle-Calédonie. Ces ressources héliomarines ne concernent pas seulement la pêche, mais aussi les « terres rares » (scandium, yttrium…) de plus en plus nécessaires pour les objets d’aujourd’hui (satellites, voitures électriques, smartphones.). Il existe aussi d’importants gisements de pétrole et de gaz off-shore, non encore exploités.
Il est clair que l’Etat colonial français ne cédera pas facilement ces immenses richesses au peuple kanak.

Toujours les mêmes arguments contre l’indépendance

Ces simples données montrent à elles seules l’inanité de l’argument toujours en usage pour contrer la volonté d’indépendance des peuples, à savoir que les Kanak auraient « besoin de la France ».
André Forest rappelle que le pays « a un PIB important, on rivalise avec l’Australie et la Nouvelle Zélande, avec les meilleures régions françaises. Mais derrière ces richesses, c’est la misère, la paupérisation des couches kanak ».

La lutte n’a jamais cessé

Depuis l’origine de la colonisation, notamment avec la guerre d’Ataï de 1878 et la révolte de 1917, toutes les formes de lutte ont été utilisées, révoltes, visibilité radicale (occupation, urnes cassées), lutte culturelle, etc
Bernard Alleton (Collectif Solidarité Kanaky) rappelle dans son intervention les nombreux conflits sociaux qui ont éclaté ces dernières années, à RFO, chez Veolia, à Air Cal. Au port, la lutte s’est opposée à la privatisation du transbordement du fret, supprimant les entreprises locales en faveur de MSC, cette fameuse entreprise « chère à Alexis Kohler »
Tous ces conflits en viennent tôt ou tard à s’opposer à la marginalisation des Kanak et à poser la question centrale de la place de ceux-ci sur leur propre terre.
Une forte mobilisation récente témoigne des méthodes de l’Etat colonial.
« Pour contrer la construction d’une usine de nickel dans le nord (majoritairement kanak), l’Etat, le patronat et les colons décident de construire une troisième usine dans le sud (majoritairement non kanak), de la société Goro Nickel. Avec un procédé d’hydro métallurgie qui emploie des acides à haute dose : les rejets sont envoyés dans un lagon proche de celui qui vient d’être classé au patrimoine mondial de l’humanité. »
Ces luttes ont toujours été sévèrement réprimées et nombre de militants syndicalistes finissent au Camp Est.

La tâche des anticolonialistes de France

Alors que le mouvement anti-impérialiste et anticolonialiste est bien trop faible, les orateurs ont rappelé que la lutte des peuples colonisés par la France n’est pas séparable des enjeux de la lutte ici même.
Dans sa présentation du meeting, le représentant du collectif NGNEG avait précisé :
« La spoliation et la destruction des peuples colonisés façonnent un système raciste et une hiérarchie entre des nations dites supérieures et des peuples dits inférieurs devant subir la tutelle des premières. Ce même système engendre la condition des immigrés qui, après avoir bravé la mort sur les mers et les océans, franchissent les murs de la forteresse Europe pour y subir exclusion, surexploitation, lois xénophobes, tous stigmates qui s’étendent et marquent ici même les citoyens français d’origine immigré, et qui, finalement, divisent notre peuple et le paralysent. C’est tout le sens de la formule que nous rappelons dans l’appel à ce meeting : un peuple qui en opprime un autre ne saurait être un peuple libre. »

De son côté, André Forest interpelle : « Nous voulons prendre à témoin l’opinion française, car vous êtes aussi concernés par le dossier calédonien, vous appartenez à un Etat qui est responsable de la colonisation dans le pays.
Par votre vote de 1998, vous avez constitutionalisé l’accord de Nouméa à 80%. Or l’USTKE n’a pas été associé à cet accord de Nouméa, on a été complétement écarté, donc on n’a pas de responsabilité directe sur cet accord, on est libre de dire ce que l’on a à dire sur ce sujet. »
Il appelle à démasquer l’hypocrisie qui voile le renforcement de la colonisation et à faire connaître la lutte du peuple kanak
Saïd Bouamama a rappelé avec force que la colonisation n’est possible que si le peuple de France considère qu’elle est possible.
« Pour que la colonisation soit possible, il faut développer un espace mental colonial qui amène à ne pas se révolter lorsqu’on agresse, colonise, occupe un autre pays. (…) Il n’y aura pas extorsion du racisme en France s’il n’y a pas destruction du colonialisme français. Il n’y a pas une lutte extérieure et une lutte intérieure, c’est la même lutte. »
Et de rappeler les paroles de Hô Chi Minh sur l’impérialisme qui « est une pieuvre avec de multiples tentacules, les unes posées sur le peuple occupé, les autres sur le peuple qui occupe. Chaque fois que vous coupez un tentacule, c’est toute la bête qui s’affaiblit.
Coupons tous les tentacules, et vive l’indépendance kanak ».

La deuxième partie du meeting était précisément consacrée à l’expression de cette solidarité internationaliste.

Christian Mahieux intervient au nom du Réseau syndical international de solidarité et de lutte, auquel adhèrent les deux syndicats français co-organisateurs du meeting, la CNT et Solidaires. Il affirme que l’information sur la situation dans les colonies et la lutte de leur peuple comme la diffusion des idées et analyse anticolonialistes ne doivent pas être des tâches considérées comme secondaires dans les syndicats.
D’autres orateurs ont manifesté leur solidarité active avec la lutte des indépendantistes kanak :
Mabadi Ahmedali, responsable du Collectif de défense de l’intégrité et de la souveraineté des Comores, Sidemhamed Ahmed Sidemhamed, Représentant du Front Polisario en France, Yao Kpomassi, de la Ligue Panafricaine – UMOJA, Michèle Decaster, de l’AFASPA 95 (Association française d’Amitié et de Solidarité avec les peuple d’Afrique, section du 95), et Aya Ramadan (militante du PIR), qui a fait le lien avec la Palestine.

Le meeting s’est terminé par une conclusion à deux voix. Saïd Bouamama est revenu sur la stratégie fondamentale de l’Etat français aujourd’hui, qui « est de faire basculer la revendication du peuple kanak du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes vers le droit des peuples premiers. Cela renvoie à deux sections différentes de l’ONU : l’une qui parle de décolonisation, et l’autre qui parle de reconnaissance de droits culturels, linguistiques etc. ; »
Les anticolonialistes de France doivent impérativement s’opposer à cet effacement de la revendication de l’indépendance.
Il plaide pour que le mouvement de solidarité avec la Kanaky s’élargisse, aille au-delà des associations historiques de soutien, et concerne tous les anticolonialistes. Et qu’il agisse dans la durée, car le 5 novembre, le peuple kanak sera toujours face aux colonisateurs.
Enfin, il rappelle un principe fondamental de la solidarité, en refusant tout débat qui ici viserait à diviser les indépendantistes.
« Le rapport de force se constitue en Kanaky, mais nous faisons partie du rapport de force. Le peuple kanak a besoin de ses porteurs de valise, mais c’est à lui de décider ce qu’il mettra dans les valises ».

André Forest conclut dans le même sens :
« Ce soir, vous avez pris acte du positionnement des uns et des autres. Le mouvement de solidarité doit aller vers l’accession du peuple kanak à son indépendance, il faut centrer sur cette question.
Vive Kanaky, vive la solidarité internationale ! »

Enfin, la soirée se termine avec JYB (Jean-Yves Bertogal), poète slameur, qui, de sa voix puissante (nul besoin de la sono défectueuse de la salle Croizat !) a fait vibrer l’âme de Kanaky.

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